mardi 23 octobre 2012

Prédire les séismes : statistiques, procès et communication.

Six scientifiques italiens et un ancien membre du gouvernement ont été jugés coupable de plusieurs homicides involontaires lorsqu'ils n'ont pas, dans un communiqué de presse, donné toutes les informations concernant un séisme, ce qui a rassuré la population. Le séisme de L'Aquila, le 6 avril 2009, a fait 308 morts, plusieurs blessés et des millions de dollars en dommage.

Heureusement, les accusés ont droit à deux appels. Espérons que le jugement sera renversé.

La sismologie, un domaine inexacte

La sismologie, l'étude des séismes, est un domaine scientifique à la fois exacte et inexacte. À la suite d'un séisme, la sismologie récolte des données exactes sur l'événement : sa localisation, sa magnitude, les failles en jeu (lorsqu'elles sont connues), etc. Cependant, pour prédire un séisme, la sismologie est inexacte.

Les sismologues doivent se baser sur les informations récoltées par des événements ayant déjà eu lieu (l'historique des séismes). Ces informations sont habituellement regroupées sous l'appellation générale de "risques" sismiques.

Par exemple, la carte suivante (représentant la région de San Francisco aux États-Unis) indique qu'il y a une probabilité de 21% qu'un séisme d'une magnitude supérieure à 6.7 survienne d'ici 2032.

Source : Physical and Life Sciences Directorate
En additionnant les différents risques d'un tremblement de terre dans cette région, il y a 62% de chance qu'un séisme supérieur à 6.7 frappe la région de San Francisco dans les 30 prochaines années. À tous les jours, plusieurs séismes surviennent dans cette région.

Un autre exemple, une épée de Damoclès se balance au-dessus de la faille de Cascadia sur la côte ouest américaine (du sud de l'île de Vancouver jusque dans le nord de la Californie, incluant les villes de Victoria, Vancouver, Seattle et Portland). D'après de récentes études, les risques d'un séisme important d'une magnitude supérieur à 8.7 à survenir au cours des 50 prochaines années seraient de 37%. Contrairement à la région de San Francisco, malgré le risque sismique important de la côte ouest, peu de séismes sont enregistrés annuellement.

La région de L'Aquila

La région de L'Aquila en Italie est également une région avec des risques sismiques importants. L'Aquila est située au coeur de la chaîne des Apennins, des montagnes qui sont toujours en mouvement suite à la collision entre la plaque de l'Afrique, au sud, et la plaque Eurasiatique au nord, sans oublier la subduction de la plaque Adriatique sous la plaque Eurasiatique, à l'est du pays.

Au cours de son histoire, L'Aquila, et la province de Abruzzo, a subit son lot de séismes. Des événements sismiques (séismes importants ou un série de plus petits séismes) en 1315, 1349, 1452, 1461, 1498, 1501, 1646, 1703, 1706, 1791, 1809, 1848 et 1887 ont été enregistré. Le séisme de 1703, avec ses 5000 victimes, fut le plus meurtrier.

Personne n'ignorait donc que la ville de L'Aquila reposait dans une région avec un risque sismique important.

Le séisme de 2009 - chronologie

  • Décembre 2008 à avril 2009
    • Une série de séismes secouent la région. 
  • 28 mars 2009
    • Giampaolo Guiliani (un technicien de laboratoire) prédit un séisme à Sulmona (50 km de L'Aquila) basé sur une élévation dans l'échappement du gaz Radon dans le sol. Le maire de Sulmona est contacté qui avertit la population d'un danger imminent. La panique envahit la population, mais aucun séisme n'est enregistré. (Note : la prédiction par le radon ne donne, pour l'instant, pas plus d'exactitude sur la prédiction des séismes que d'autres méthodes)
  • 30 mars 2009
    • Giampaolo Guiliani est censuré pour éviter plus de panique.
  • 31 mars 2009
    • 7 membres du comité national d'Italie pour la prévention des risques majeurs se réunissent à L'Aquila pour évaluer les risques.
    • Pendant le comité, les scientifiques ont déclaré que la série de séismes pouvaient réduire l'énergie contenue dans le failles, ce qui permettraient de réduire l'incidence d'un séisme d'importance.
    • Cependant, ils ont également dit qu'un séisme important n'était pas impossible.
    • Dans un communiqué de presse, la conclusion fut qu'il n'y aurait pas de séisme important.
    • Bref, les informations données par les scientifiques ne se sont pas rendues au public qui s'est ainsi senti rassuré et calme.
  • 6 avril 20090
    • Séisme de 6.3, 308 morts.
  • 1 octobre 2011
    • Début du procès, à L'Aquila, contre les scientifiques pour ne pas avoir informé la population d'un danger imminent d'un séisme important. (Note : charge officiel : pour avoir rassuré la population alors qu'il y avait un risque d'un séisme)
  • 22 octobre 2012
    • 5 scientifiques (dont Enzi Boschi, l'ancien directeur de l'Institut Italienne de Géophysique et Volcanologie) et un représentant gouvernemental sont jugés coupable de plusieurs homicides involontaires avec une sentence de 6 ans de prison, deux ans de plus que ce qui avait été demandé par le procureur.

Conséquences

  • Construction des bâtiments
Fait curieux, même si la ville médiévale comportait sa part de bâtiment remontant à cette époque, ce sont les bâtiments modernes qui ont subit le plus de dommages. Il semblerait que les bâtiments construits après le séisme de 1703 aient suivit un code "anti-sismique" (murs épais, limitation de la hauteur des immeubles, etc).

Depuis, les choses ont changé. En 1984, des mesures modernes "anti-sismique" ont été introduites, mais plusieurs édifices à l'Aquila avaient été construits avant ces mesures. De plus, beaucoup de bâtiments construits après 1984 ignorent ces mesures, et ce, malgré les nombreuses cartes de risques sismiques de la région.

Par exemple, une partie de l'hôpital de L'Aquila s'est effondrée, alors que le béton semblait avoir été fait avec du matériel bon marché, comme du sable. Ainsi, malgré la magnitude modérée du séisme, plusieurs morts ont été causées par l'ignorance volontaire des risques dans la région, par les autorités et constructeurs.

Alors pourquoi les scientifiques sont les responsables de ces morts?

  • Les scientifiques
Dans cette situation, les scientifiques sont probablement les boucs émissaires de la politique. Les politiciens voulaient rassurés la population après plus de trois mois de séismes réguliers et n'ont pas donnés toutes les informations au public. Un problème de communication.

Malheureusement, ce procès pourrait avoir des conséquences dans le monde entier. Quel géologue voudrait prendre la chance de conseiller un politicien sur les dangers d'un tremblement de terre, en sachant que peu importe ce qu'il prédit, le contraire pourrait arriver, et que le politicien ou la personnalité public omet certaines informations? Pour ensuite être accusé de ne pas avoir insisté sur tous les points? 

Pour l'instant, personne, géologue ou non, ne peut prédire un séisme. Pour chaque "prédiction", il y a une série de "mais ce n'est pas impossible que..." En sismologie, tout est dans les probabilités. Il y a toujours une chance que le contraire se produise.

Qu'en pensez-vous? Est-ce que le procès devait avoir lieu? Est-ce que la population devrait être évacuée à chaque fois que les probabilités d'un tel évènement augmente de quelques %?

Est-ce que les scientifiques, dans ces cas-là, devraient être les seuls autorisés à communiquer avec la population?



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